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CHAPITRE TROIS

 

     Je n’ai pas réintégré mon bureau depuis cinq minutes que mon bignou carillonne. C’est Patricia, la secrétaire du patron, le fabuleux commissaire Gradube :

     -Le commissaire souhaite vous voir, inspecteur, laconique-t-elle.

     -Hmm... Tout de suite ? gromulé-je, en homme que l’on fait doucement chier.

     -Tout de suite, oui.

     -Bon. J’arrive.

     Comme je me lève, je croise le regard de Pudelague qui me goguenarde depuis son coin.

     Pudelague, faut que je te dise un minimum. Les hasards de l’administration ont voulu que nous partagions le même bureau : c’est ma petite croix professionnelle, que je porte et supporte avec plus ou moins de patience selon les jours. Il est inspecteur comme moi, et c’est bien tout ce qu’il a comme moi. Heureusement pour moi ! Il est de la race de ces mecs nés vieux, cons et aigris, et qui réussissent, vaille que vaille, à le devenir un peu plus chaque année. Il a le teint hépatique, une haleine à décaper les vernis, pas de menton mais une calvitie qui se développe plus vite que le PIB chinois, et le regard expressif comme deux litchis au fond d’un verre de lait. Pour couronner le tout, il occupe ses pauses déjeuner à fabriquer des maquettes de monuments célèbres en allumettes, dont il orne son burlingue.

     Donc, lui :

     -C’était Patricia, hein ? me demande-t-il, avec l’air de se payer ma tronche à trois mille balles de l’heure.

      Je réponds que oui, curieux de voir où il veut en venir, ce nave ; encore que j’aie mon idée.

     Il se marre, plus bilieux que le vingtième gerboulis d’un intoxiqué alimentaire :

     -Dès que tu parles à Patricia, tu prends une petite voix, on dirait une tantouze enrhumée ! Ca te fait ça chaque fois que t’en pinces pour une fille ou c’est de la stratégie ?

     Ohla ! Bien agressif, l’avorton, aujourd’hui ! Je m’arrête devant son burlingue :

     -Pudelague, un jour je ne pourrai plus me contenir et je te défoncerai si bien ton sale claque-merde pourri que pour récupérer tes chicots, il faudra que tu les chies ! Alors fais-moi plaisir : oublie-moi et suce des cachous, ton râtelier et ton haleine ne s’en porteront que mieux!

     -Bien sûr, grince-t-il. Tu ne te prives pas de te foutre de la gueule des autres, mais sitôt qu’on te chambre le moins du monde, monsieur menace !

     J’approche mon poing de sa face de figue blette ; il est presque aussi large qu’elle :

     -J’ai les moyens, mon vieux, dis-je en souriant. J’ai les moyens !

     En sortant, je termine par la porte entr’ouverte : « Pour les cachous, prends des « Lenfoiré » à l’anis : ça couvre les pires puanteurs, même un chat n’y retrouverait pas sa merde ! »

*

     C’est vrai que Patricia, c’est un mystère. Elle est con à faire pleurer une tranche de brie, et pour le physique, y’a pas de quoi se taper le cul au plafond. Je sais bien, mais c’est sa voix. Elle a une voix, quand que je l’entends c'est comme si elle me léchait l’intérieur des baffles, tu vois ? C’est rauque juste ce qu’il faut, avec le soupçon de grave qui va bien... consistant et doux au tympan, comme le velours à la caresse de la main ;  onctueux comme une pipe à la chantilly sur fond de Concerto pour flûte et harpe. Qu’est-ce que j’y peux ? Ca relève du phénomène de résonance en physique ; des vibrations en phase qui se superposent et le bigntz s’emballe... Moi, la voix de Patricia me résonne le glandulaire.  Ainsi la nature, ô impénétrabilité de ses desseins, a-t-elle voulu que nous fussions liés, elle, improbable sirène, et moi, fier Ulysse bravant jour après jour les flots noirs et mortels de la connerie humaine.

     Son bureau fait anti-chambre à celui de Gradube, histoire de filtrer les indésirables indésirés.

     -Bonjour inspecteur ! Émet-elle à ma survenance, avec un entrain qui m’évoque irrésistiblement un enterrement de haute personnalité soviétique au temps béni du pétillant communisme brejnévien. Je te l’ai dit, cette fille et moi, c’est uniquement téléphonique. Il n’empêche qu’un de ces jours, je vais me la faire, tu verras. Je vois tout bien comme, bouge pas : y’aura deux téléphones, un pour elle, l’autre pour moi, et elle me racontera n’importe quoi pendant que je la fourrerai, juste que j’aie bien sa voix dans le conduit en opérant. Je prédis un panard de toute beauté, garanti sur facture, Arthur !

     Je contemple son visage délicieusement ingrat, sa bouche molle et boudeuse, le grain de beauté ( !) qui planture sur son cou et frotte si débectablement le col de son chemisier ; pose un instant mon regard sur le si con sien, à jamais inintellectualisable malgré ses lunettes portées pour. Lui souris, parce qu’après tout elle me fait bander et que ça, même s’il y faut les télécom, ça n’a pas de prix.

     -Bonjour Patricia, je lui réponds, façon émail diamant. Le vieux est de bon poil ce morninge ?

     Mon sourire tombe sur elle comme une goutte de rosée sur un trou de balle d’éléphant.

     -Bof ! elle fait, en accompagnant d’une moue tombante de merde, et sur ce se remet à  clitougner le clavier de son ordinateur.

         Je l'aurai un jour, je l'aurai !

 

     -Entrez ! répond Gradube à mon tocage de porte.

     Je m’introduis.

     -Ah ! Malette ! souffle le Gros derrière son bureau.

     Il a beau avoir un fauteuil presque aussi large qu’un canapé, on dirait toujours qu’il est coincé dedans, clipsé par son énorme cul. Cézigue, c’est pas croyable comme il ressemble à Canon, cet inénarrable héros de feuilleton américain des années soixante-dix, petit, obèse, moustachu et dégarni. Croisé avec un chouïa de Carlos, pour la stature et les sourcils, t’as pile-poil le portrait robot !

     « Ah ! Malette ! (donc) Vous savez la dernière ? Je vais vous le dire. La nièce de notre directeur vient d’être trouvée morte à son domicile : violée puis étranglée ! Il vient de me téléphoner, il veut que le fumier qui a fait ça soit coffré sous quarante-huit heures. Avait l’air drôlement en pétard, croyez-moi. Mais qui ne le serait à sa place, hein ?

     « Vous laissez tomber vos affaires en cours et filez chez la victime : au 23 rue Tabaga dans le onzième, c’est sur votre secteur. Enquête top prioritaire ! Appelez-moi chaque fois que ce sera nécessaire, et si ça ne l’est pas, tant pis, on fera le tri plus tard. Mais que ça pulse, vous m’entendez ? Je veux de l’efficacité ! Je suis bien clair ?

     -Parfaitement clair, patron ! Garde-à-vous-je.

     -Alors filez ! J’attends votre rapport dans une heure !

     -Considérez que votre téléphone sonne déjà, patron !

     Et vzout ! Je suis parti, tant il est vrai que si je m’étais appelé L’Eclair, je me serais prénommé Guy !

 

 

CHAPITRE QUATRE    

 

     Confortablement installé, l’homme tournait machinalement sa cuillère dans sa tasse de café fumant. A cette heure, la brasserie était presque déserte, il avait pu choisir à loisir une table contre la façade vitrée... D’où il se tenait, il pouvait voir sur toute sa longueur l’angle de trottoir qui ceinturait  l’établissement ; une position de guet panoramique, telle qu’il s’arrangeait toujours pour en occuper quand il était amené à attendre.

     Ainsi vit-il arriver le voyou, bien avant qu’il ne pousse la porte de la brasserie. Une sacrée belle pourriture, celui-là, songea-t-il... Qui ferait empaler sa mère pour trente grammes de dope, ou peut-être même pour rien, juste pour rigoler un soir de défonce - mais connaissait-il sa mère ? L’homme but une gorgée de café, sans quitter l’arrivant des yeux. Il admira malgré lui à quel point ce pauvre déchet pouvait être antipathique, répugnant : sa démarche cagneuse aux enjambées ridiculement larges et molles, son buste creux, son dos voûté ; sa maigreur de sidaïque en fin de parcourt, ses cheveux teintés de ce jaune dégueulasse ; et par-dessus tout, cette gueule... ce sale petit sourire provoquant qui lui remontait un coin de la bouche, cette façon outrée de mâcher le chewing-gum en montrant les dents, ce regard con et agressif... le moindre de ses gestes semblaient étudié pour signifier qu’il emmerdait tous ceux qui l’entouraient, que son seul plaisir était de les faire chier et de jouir du fric qu’il pourrait leur chouraver.

     Une seconde l’homme se demanda où il pouvait se situer en tant que mandataire, sur une échelle de moralité, par rapport à cet immondice qu’il avait engagé. Plus bas, sûrement... et en plus il était lucide ! La conscience de son cynisme, et surtout l’évocation d’un petit fonctionnaire à calvitie scandalisé, mirent l’homme en joie ; il souriait encore en accueillant Alban :

     -Bonjour. Vous prenez un café ?

     Le sourire de l’homme mit Alban sur la défensive. Il posa un bout de fesse pointu à l’extrémité de la banquette de molesquine, comme s’il entendait se ménager une possibilité de fuite rapide.

     -Une bière, répondit-il en dévisageant son vis-à-vis avec attention.

     -Garçon, un demi s’il vous plaît ! héla l’homme.

     « Ce petit crevard est tellement pourri qu’il suffit de lui sourire pour qu’il se sente menacé! » songea-t-il. Il pensa aussi que, l’  « opération » terminée, il s’arrangerait pour ne plus avoir à faire avec pareilles vermines. Hélas, il n’y avait qu’elles pour s’acquitter de certaines tâches... Sachant que cela l’irriterait, il prit son ton le plus mielleux pour demander à Alban : « Vous avez le manuscrit ? »

     Alban garda longtemps son regard planté dans celui de l’homme ; une nouvelle fois il hésitait entre son désir de lui bourrer la gueule à grands coup de poings, et la trouille qu’il lui inspirait. Une trouille instinctive, diffuse... Une petite crécelle lancinante qui lui disait « gaffe, cette pédale est plus dangereuse qu’un spray à l’Ebola ! ». Il détourna enfin les yeux et sortit un paquet de sous son blouson ; il le jeta avec le plus d’insolence possible sur la table, manquant de peu de renverser la tasse de son interlocuteur :

     -Vous avez l’argent ? lui demanda-t-il en forçant la vulgarité du ton.

    L’homme posa la main sur le paquet - un sac de plastique aux couleurs de Auchan, dont dépassait le coin d’un calier d’écolier. Il le regarda pensivement quelques secondes, puis sortit le cahier ; comme il allait l’ouvrir, il dit doucement à Alban, en désignant sa tasse d’un index négligemment pointé :

     -Si une seule goutte de café m’était tombée sur le pantalon, tu étais mort, petit con...

     Le regard qui accompagnait le propos était sans ambiguïté. Il creusait d’un coup entre l’homme et Alban tout ce qui sépare un loup de Sibérie d’un pit-bull de banlieue. Alban ne s’y trompa pas, et il savait bien que la haine qui lui sortait des yeux ne valait rien, haine de vaincu... Il la noya dans la bière que déposa le garçon.

     Tandis qu’Alban soignait son humiliation, l’homme feuilletait tranquillement le cahier. Il était couvert sur une vingtaine de pages d’une grosse écriture malhabile, aux irrégularités épileptiques... De quoi faire mouiller tout un congrès de graphologie ! Le texte était bien entendu truffé de fautes, et raturé à l’excès ; l’homme souriait, éprouvant manifestement  une vive satisfaction... non pas lubrique, mais d’un commerçant qui vient de faire une bonne affaire. D’un point de vue littéraire, c’était mauvais à faire débander le plus indulgent des obsédés sexuels ; mais c’était du vécu, et cela seul comptait.

     Dans les dernières lignes, un mot accrocha le regard de l’homme ; il lut plus attentivement , puis referma le cahier :

     -Tu l’as tuée ? demanda-t-il calmement.

     -Vous avez lu, non ? répondit Alban, agressif, mais les yeux fuyants.

     -Il n’était pas question de meurtre dans notre contrat...

     Alban ricana :

     -Rassurez-vous, je vous demanderai pas de rallonge. C’est cadeau !

     « Et c’est tout frais d’hier, mieux que les pattes Lustucru ! »

     Il s’amusa tout seul de sa sortie. L’homme haussa les épaules, et, du même geste que naguère au  Cheval Boiteux , il sortit une enveloppe qu’il tendit à Alban :

     -Le solde.

     Alban s’empara de l’enveloppe et la glissa sous son blouson sans l’ouvrir. Il ne put s’empêcher de demander :

     -Ce truc... c’est pour des vieux cochons, ou quoi ?

     Il ne comprenait pas qu’on puisse lui acheter son récit vingt mille euros. Une vidéo, à la rigueur... Mais un écrit ?

     L’homme se leva :

     -Ce truc, c’est ... C’est pas pour toi. C’est pas ton monde, pas même ta galaxie. Laisse tomber ! 

     « Bien. L’affaire est close. Nous ne nous reverrons plus. 

     Sur ces mots l’homme s’en fut. Alban le regarda s’éloigner, en souhaitant vivement qu’effectivement ils ne se reverraient pas.

A suivre.

 

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