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CHAPITRE CINQ

     23 rue Tabaga

     Jamais beau à voir, le cadavre d'une fille morte violée.
    Celle-là était plutôt bien foutue. Je chope une bouffée de haine en pensant que l’ordure qui se l’ai envoyée a pris de toute certitude un pied géant. Nicole Semoule, elle s’appelait. Pauvre Nicole ! Je prie pour toi, pour que là où tu es, tu puisses pardonner, ou oublier, ou indifférer infiniment. Etre lavée, d’une manière ou d’une autre, de cette ignominie.

     L’appartement a manifestement été exploré à la va-vite après le crime, sans méthode. « On » a négligé l’ensemble « home cinéma » avec écran plasma XXL et système dolby phonique paraffiné qui occupe la moitié du salon, un truc qui doit coûter bonbon. A première vue le vol n’est pas le mobile de l’agression. La porte n’a pas été fracturée, mais ça ne prouve rien. L’assassin a pu suivre Nicole Semoule et attendre qu’elle ouvre la porte avant de lui sauter dessus. Ses vêtements sont dispersés autour d’elle, son sac à main est par terre près de l’entrée, contenu éparpillé. Manque le portefeuille. Tout ça pue le crime crapuleux à plein nez.

     Autour de moi s’appliquent les gars de la brigade scientifique pour relever  empreintes, foutre et poils de cul en tous genres. J’appelle le chef d’équipe  :

     -Vous avez quelque chose ?

     -Empreintes, sperme et poils de cul en tous genres, me répond ce pince-sans-rire. On saura à quoi s’en tenir d’ici deux heures.

     -Quand est situé le décès ?

     -Hier, entre dix-neuf et vingt-et-une heures.

     -Merci !

     On peut faire des tas de choses en deux heures. Apprendre que Nicole Semoule vivait seule et qu’elle recevait très peu ; qu’elle dirigeait une agence du Crédit Lyonnais située à quelques rues de son domicile ;  que cela lui prenait l’essentiel de son temps ;  et que donc une virée à cette agence s’impose comme qui dirait prioritairement.

     Tu ne crois pas ?

*

     Y’a la queue à tous les guichets, à l’agence de feu dame Semoule. Comme toujours et partout, de pire en pire je trouve, que ça doit être une tactique des banques pour t’inciter à casquer une carte bleue et gérer ton flouze par internet (à leur place, donc, mais le « service » est néanmoins payant).

     Enfin brèfle. Je vais pour court-circuiter une file d’attente et prier la guichetière d’annoncer ma venue à qui de droit  : cette tempête que je déclenche ! Que eh, oh, la queue c’est derrière que ça se passe, non mais je me crois où-t-est-ce, tout ça... Une vioque surtout qui me vitupère, faut voir ! Mistifrisée violet, avec un bitos tyrolien et le rouge à lèvre façon Pierrot lunaire. Elle mouline du râtelier à six mille tours minutes, mémère, comme quoi faut plus que je me gêne, et que j’ai qu’à attendre mon tour comme tout le monde, qu’elle attend bien depuis une demi-plombe, elle, à soixante-douze ans et des varices qu’elle me donne pas de détails, alors faudrait pas que j’exagère tout de même, alors ! Ces tronches haineuses qui me braquent, j’ai l’impression d’avoir égorgé une fillette sous leurs yeux ! Salement en pétard, les aventuriers du compte chèque, je te prie de le croire. Tu peux leur violer une nana sous le pif dans le métro sans qu’ils lèvent leurs culs foireux de leur banquette ; mais leur griller la place au Crédit Lyonnais, alors là pas de ça Lisette ! Ils te frisent l’émeute, illico ! Y’a des méchant relents de lynchage en suspension !

     Tous ces cons, vraiment, je suis pas d’humeur. Je dévague ma brème et la brandis en l’accompagnant d’un retentissant « Police ! Vos gueules ! » qui calme instantanément ces justiciers du dimanche après-midi. Je me penche largement et amène mon visage à deux centimètres du fripé sien de la tarderie à varice :  « Une femme a été violée et étranglée et je mène l’enquête, tu comprends ça, vieille chouette ? Alors ferme ton cul-de-poule de clapet et laisse-moi bosser ou je vais te gâter ta fin de vie ! » La vioque fait « couac couac », éberluée à mort, et ravale ses aigreries.

     Un silence pour balle de match de tournoi du Grand Chelem remplit désormais l’agence, seulement troublé par le vent incontrôlé d’un client déficient de la rondelle. C’est alors que déboule, d’une porte donnant sur les bureaux, un grand costard-cravaté à l’air pas jouasse. Le silence le déconcerte, vu que c’est précisemment le bordel de tout à l’heure qui lui a déclenché l’intervention ; ne sait plus trop comment comporter, du coup, le pauvre.

     -Eh bien ? demande-t-il tout de même, avant d’avoir l’air complètement con, à l’attention des guichetiers qui n’en peuvent mais.

     Je gaze sur lui et lui présente ma chère carte :

     -Police, monsieur, m’annoncé-je. On a dû vous prévenir de ma visite...

     Le grand cul-pincé sourcille :

     -En effet. Il avait aussi été convenu qu’elle serait discrète.

     Et il ponctue sa remontrance d’un regard flétrisseur, cet échalas de mes deux, il se rend pas compte ! Qu’il continue seulement trois secondes sur ce ton et il va pouvoir jouer aux osselets avec son râtelier !

     Tout de même, il m’enjoint de le suivre. On parcourt quelques couloirs et on finit par s’installer dans son burlingue.

     -Bon, attaqué-je à peine assis. Je suppose que votre temps est précieux, autant que le mien. On va faire vite, et bien. Donc vous êtes monsieur...  ?

     -Jean-Louis Petit, répond-il de mauvaise grâce. Le côté interrogatoire qui lui excite la bile, je vois bien.

     -Votre fonction au sein de l’agence...  ? continué-je sur le même ton, sans égard pour sa tronche d’épervier constipé.

     -J’en suis le vice-directeur depuis deux ans.

     -Bien. Au courant, donc, des éventuels accrochages que madame Semoule aurait pu avoir avec un client ces derniers temps ?

     -Vous suspectez notre clientèle ? me non-répond cet empaffé, en me regardant comme si je lui avais demandé de me prêter sa femme.

     -Dans l’état actuel de l’enquête, je soupçonne tous les individus de la planète capables d’érection, monsieur Petit ; dont ceux de votre clientèle, oui, et vous-même - enfin, je suppose...

     Tu verrais la gueule qu’il tire, le vice-dirluche, tu courrais lui acheter pour vingt sacs de boldoflorine, parole ! Ses yeux, on dirait deux anus en instance d’étron. Tu sais que je ne l’aime pas du tout, cet homme ? Qu’il m’antipathise comme rarement ? Comment tu expliques, toi, qu’on puisse avoir autant envie de tirer des penalties dans la tronche de quelqu’un qu’on ne connaît que depuis cinq minutes, donc ni de Dave ni de sa pomme  d’Adam ? Et je vois bien que c’est amplement réciproque.

    Heureusement !

     -Donc, pas d’accrochage récent...  ? lui remets-je.

     Il me bigle d’une façon étrange venue d’ailleurs, sans piper ; triturant nerveusement un coupe-papelard, qu’avec ses longs doigts maigres je pense à une araignée en train d’emmailloter une libellule, tu vois ? Mon impression c’est qu’il est au bord extrême de m’envoyer chier, le père, et qu’il est en train de se tâter dur pour savoir s’il s’offre ce plaisir ou s’il se contient. Finalement il doit prendre sur lui puisqu’il me répond :

     -Le seul incident dont j’ai eu connaissance n’est pas à proprement parler récent. Il remonte au mois dernier. Un jeune client du genre banlieue qui s’en était pris à un de nos employés pour une histoire de refus de crédit ; madame Semoule était personnellement intervenue pour confirmer le refus et le faire mettre dehors. Il semblait très violent, et il a copieusement insulté et menacé tout le monde - vous voyez le style...

     « En dehors de ce cas, rien qui mérite d’être rapporté. Il ne se passe pas un jour sans qu’un client n’y aille de sa petite « gueulante », mais rien de méchant...  

     -Hon !Hon ! émets-je, plutôt content de ce que je viens d’apprendre.

     « Pourriez-vous me communiquer l’identité de ce fameux excité, s’il vous plaît ? 

     -Sans problème, assure mon hôte qui rengracie à fond la caisse ; de me voir partir sur la piste d’un petit fouteur de merde au compte bancaire moins garni qu’un slip d’eunuque, tu parles s’il biche, l’apôtre. Me voyait déjà en train de casser les roustons de sa clientèle friquée, les faire tous si bien chier qu’eux, en retour, adieu le Crédit Lyonnais, évidemment. Une banque qui t’amène des emmerdements de ce tonneau, tu vas pas en plus lui laisser ton fric, faut convenir. Mais là, ouf, tout baigne, l’ami Petit frétille de partout. Il interphone une greluche d’un index sémillant, lui demande d’apporter les dossiers « rouges ». Trois minutes plus tard l’interphonée se pointe. Et se pointe, c’est bien le mot ! Elle se trimballe un air de salope, mon vieux, une vraie profession de foi ! Cette nana a dû palper plus de chibraques dans sa vie qu’Hubert Reeves ne verra jamais d’étoiles filantes ! Elle irradie le cul, tu vois ? M’a regardé une demi-seconde, c’est comme si je m’étais carré coquette dans un four à pain ; l’impression d’avoir deux piles atomiques à la place des soeurs Brontë !

     La créature ne fait du reste que passer ; le temps de refiler les dossiers à l’autre grand couillon et frout ! elle est repartie, laissant derrière elle une atmosphère diaboliquement parfumée, une fragrance qui foutrait la trique à un géranium !

     -Nous ouvrons systématiquement des dossiers sur les clients avec lesquels nous avons des problèmes, m’apprend Petit tout en compulsant, apparemment pas plus ému que ça par le passage de miss braguette. Il finit par extraire une chemise cartonnée du lot et me la tend :

     -Voilà votre homme, dit-il avec satisfaction, comme si l’affaire était d’ores et déjà entendue.

     Il y a le blase du concerné sur la chemise : Murene Alban. La manière toute administrative de considérer les gens, ça : Murene Alban, Dugenou Alain, Ducon Pierre... Le pire c’est les tristes connards qui se présentent commack, dans la vie : « Bonjour, Burnecreuse Patrick...  » Illico je les catalogue trouducs catégorie Label Rouge ; et les remercie, ces naves, de circuler ainsi en connerie plein phares, visibles de loin : que de temps gagné, et d’énergie ! Parce qu’il y a des cons, tu les dépistes pas d’emblée ; il ont la connerie à retardement : qui t’explose au portrait au détour d’une remarque, d’un commentaire, au moment où tu commençais à devenir confiant, après que tu te sois investi. Les plus redoutables, parce qu’ils te font perdre ce qu’il y de plus précieux en ce bas monde : ton temps, donc, pour ne rien dire de ta foi en l’humain.

     Donc Murene Alban. J’ouvre le dossier. S’y trouve une fiche farcie de renseignement divers, et, le plus frappant, une photo du gusse agrafée dans le coin supérieure gauche. La toute belle sale gueule de pourriture vomique, et Dieu sait si j’en ai vues dans ce putain de job ! Un chef-d’oeuvre dans le genre. Une sale gueule, tu sais ce que c’est ? Pas une gueule tordue, ou cassée, ou difforme, ni galeuse ni boutonneuse - non, non ; on peut avoir de beaux traits et une sale gueule. La sale gueule, c’est celle qui trahit l’égout intérieur, celle façonnée par la volonté de mal. C’est une torvitude dans le regard, un rictus, une moue. Une cicatrice, c’est un accident ; une sale gueule, elle se façonne. Et Alban, donc, il a drôlement façonné ! Merde ! A ce point, je crois que c’est la première fois. Tiens, on va faire un pari : si le casier de ce mec est vierge, je te jure que j’apporte son café à Pudelague pendant un mois ; et je soufflerai dessus pour le refroidir à point. Promis !

     Par pur acquis de conscience, et aussi pour faire un peu braiser Petit, je jette un oeil rapide sur les autres dossiers... « Dossiers rouges » ! Tu parles ! Du vent, des conneries qui feraient bailler un garde-champêtre ! Et l’autre asperge qui doit se palucher devant ses classeurs, je vois bien ; s’y croire à mort, façon « X 13 ne répond plus » ! Mais grand bien lui fasse. Je n’ai plus rien à foutre ici.

     -Bien. Merci pour votre coopération, monsieur Petit, dis-je en me levant. Il se peut que nous vous contactions d’ici peu, dans le cadre de l’enquête. Au revoir.

     -Vous pensez que c’est lui qui... , tente-t-il tandis que je lui serre la louche.

     -Inutile de me raccompagner, je connais le chemin !

CHAPITRE SIX

      Pudelague peut toujours siffler pour avoir son caoua ! Je viens d’appeler le sommier : fiché, l’Alban (public) ; son casier comporte long comme ça d’agressions, coups et blessures, vols de bagnoles et toutim. Un violent ! Ce coco a déjà tiré deux mois de placard, c’est-à-dire que statistiquement, il est extrêmement peu probable qu’il en reste là ; et tu peux me croire, il a pas une gueule à bouleverser les statistiques, l’aminche. En tout cas pas dans ce sens-là !

     Coup de turlu à mon collègue scientifique, lequel m’apprend qu’il rentre tout juste de chez Nicole Semoule, ce dont je me fous, et qu’il m’écoute, ce dont je lui sais gré. Je lui demande de me comparer dare-dare les empreintes qu’il a relevées à celles du citoyen Murene Alban. Il me demande une demi-heure, le temps de passer le relevé d’empreintes au pixeleur de modulation, afin que naninanère, et moi, que veux-tu  : je lui accorde ses trente minutes. A l’issue desquelles il me rappelle, pour m’apprendre que zob, c’est pas les salsifis de mon gusse qui ont laissé les traces relevées. Ni de lui ni d’aucun malfrat présent au fichier. L’assassin portait des gants, ou il n’est pas fiché. Ou les deux…

     Chiasse ! C’était trop beau !

     -Vous n’avez rien relevé d’autre de particulier, bordel ? m’énervé-je. C’est du boulot d’amateur, on doit bien pouvoir trouver quelque chose ! Un bouton de braguette, un mégot, une cure-dent, n’importe quoi !

     Je commence à lui courir sur la prostate à mon confrère, je le sens à la manière qu’il réfrigère de la voix pour me répondre  :

     -Vous m’auriez laissé le temps, je vous aurais dit qu’on a des belles traces de semelles tout autour du corps, et un peu partout dans l’appartement ; des crénelées façon rangers. On les a repérées au merdo-spectrographe à réfraction polarisée, après vaporisation de…

     -Quelqu’un qui a marché dans la merde ? coupé-je prosaïquement, en homme contraint à l’efficacité.

     -Oui. Pas récemment, mais le merdo-spectrographe est capable de déceler les excréments à l’état de traces infimes.

     -Et en quoi ça m’avance, vos rangers merdeuses, ô Sherlock à trépidation biphasée ?

     -Ca vous avance, ô Watson anémié, parce qu’on retrouve ces mêmes traces dans l’escalier, sur le palier au dessus de celui de la victime. De très nombreuses traces, qui auraient pu être faites par quelqu’un ayant passé un moment à cet endroit…

     -Quelqu’un qui y aurait attendu l’arrivée de Nicole Semoule, par exemple ?

     -Par exemple.

     -Elle créchait au dernier étage, pensé-je tout haut. Le palier au dessus, c’est l’accès au toit par l’échelle de secours. Le coin rêvé pour une planque discrète.

     « Vous pouvez me faire un tirage grandeur nature de cette trace de semelle, ô grand maître de la  merdospectographie ?

     Pas bégueule, mon collègue se marre  :

     -Dans dix minutes, papillon ! »

 *

     Regarde la photo d’Alban. Tu la vois ? Bon. Maintenant dis moi, en ton âme et conscience, si ce mec a une gueule à porter des rangers ?

     Tu trouve aussi, hein ? En tous cas, à ce stade de mes investigations, il ne me semble pas superflu de lui rendre une petite visite. Il habite rue Bignoles, dans le douzième. C’est à côté. Je rapporterai au Gros pendant le trajet.

     Et puis il faudra aller interroger sérieusement les parents de la défunte. Ca, c’est pas la partie la plus sympa de notre job !

     Allez, tu viens ?

     

*

     Y’a encore des quartiers de Pantruche où on doit pas souvent promener les touristes. Le coin de la rue Bignoles, par exemple, oh pardon ! Si jamais t’as un gros coup de blues un soir, et que tu t’imagines être le mec le plus malheureux de la Terre parce que ta Polo neuve a pris un coup de clé sur la portière, ou que t’as renversé ton expresso sur la moquette pure laine de ton séjour ; si jamais, donc, je te recommande une petite virée rue Bignoles. C’est sombre, crasseux, ça pue le pot de chambre oublié et le gerbis au gros rouge ; t’as deux immeubles qui bordent la rue, de prime abord tu crois qu’ils sont désaffectés, tellement les façades sont délabrées, les carreaux opacifiés par la crasse (quand ils ne sont pas remplacés par des cartons d’emballage), les gouttières prêtes à te tomber sur la frite si tu tousses un peu fort. Et puis un gusse sort d’une porte, aussi gris et sale que tout le reste ; une femme entre, traînant sa misère et un cabas chichement rempli. On vit ici, vraiment, ça n’est pas un décors... Oui, viens faire un tour rue Bignoles, mec, je t’assure qu’après tu verras d’un tout autre oeil ta moquette tâchée et ta portière rayée.

     J’enquille un escalier sombre et puant comme l’anus d’un Sénégalais déféquant dans un son à charbon. J’écarquille les yeux pour tenter de voir où je pose mes targettes, histoire de pas m’emplâtrer un colombin ou un rat crevé. Merde, ça existe encore des masures pareilles ! Pas de danger d’y croiser le fils Tiberi, je te le dis ! Seigneur ce que ça chlingue ! La pisse de chat, aussi, tiens, et d’homme... Evidemment Murene habite au quatrième, j’aurais pas eu le pot qu’il soit au rez-de-chaussée. Je vais me ruiner les pompes et le bas de futal, dans ce fond de poubelle !

     Enfin j’atteins son palier. Y’a deux lourdes qui se font face ; sur l’une est punaisé un carton pour emballage de papier-cul, sur lequel on a écrit au stylo Bic en fin de carrière : « Docteur N’Gogno » Et bon, pourquoi pas ;  Murene doit donc être en face. Je vais toquer à sa porte ; oncques ne répond. J’insiste un bout, mais zob. Je mate ma toquante : midi vingt ; pas une heure où ce genre de zèbre est chez lui, faut dire, même s’il est au chômedu. Peut-être aussi qu’il a trouvé du boulot, ou même qu’il a déménagé, mes renseignements ne sont pas de la première fraîcheur. Le bon docteur N’Gogno pourrait éclairer ma lanterne, voisin comme le voilà. Ni une ni deux je frappe à sa porte. Un pas traînant se fait entendre à l’intérieur puis l’huis s’entrouvre, et paraissent alors dans l’entrebâillement deux énormes yeux, si énormes, si ronds, au blanc si jaune, que je me demande pendant une seconde si ce n’est pas un hibou qui vient d’ouvrir.

     -Qu’est-ce que tu veux, mec ? profèrent les yeux  avec un accent africain à découper au ciseau à froid.

     -Je cherche monsieur Murene, réponds-je. Je travaille au bureau d’aide social, et je lui apporte son arriéré de dégrèvement généralisé.

     Ce disant j’exhibe une enveloppe sortie hier de ma boîte aux lettres et que je n’ai point encore ouverte.

     Les yeux froncent les sourcils :

     -C’est quoi ton putain d’arriéré de dégrèvement généralisé de merde ? demandent-ils, plus curieux qu’agressifs nonobstant le vocabulaire rugueux. 

     -De l’argent, renseigné-je.

     -Du fric ? Merde, pourquoi tu le dis pas au lieu de chier autour du pot comme ça ? Alors tu lui apportes du fric, mec, à cet enculé ?

     -Hé bien... heu... oui. Pouvez-vous me dire où je peux le trouver ? Je dois lui remettre en main propres, vous comprenez...

     Là les yeux s’éteignent, et apparaissent deux rangées de ratiches blanches à faire chialer le nouvel Omo, tandis qu’un énorme rire secoue jusqu’aux fondations de l’immeuble.

     -En mains « propres », tu dis ! reprennent les yeux, un peu moins ronds que tout à l’heure car plissés par le rire. En mains propres ce fils de pute ! Putain t’es pas prêt de lui filer son blé, alors-là,  mon mec !

     Et de rire derechef, sans soucis des lézardes qui commencent à fissurer les murs ça et là.

     -Heu... Pourriez-vous néanmoins me renseigner, docteur ? insisté-je au péril de ma vie.

     Les yeux se font furax :

     -Te fous pas de ma gueule, mec ! Docteur, c’est pour les cons d’ici ; toi t’es pas con, alors tu m’appelles pas docteur ou sinon tu te fous de ma gueule !

     « Ton petit pédé doit traîner dans un des cafés du coin, c’est là qu’il se branle les cloches toute la journée à claquer le fric que vous lui filez ! » 

     Et là-dessus la porte me claque au portrait.  Merci docteur N’Gogno !


     Comme j’ai décidé qu’aujourd’hui était mon jour de bol, je retapisse mon client dans le premier rade que je visite. Ces tifs ras et décolorés, cette gueule de zombie exalté, y’a pas à se gourer. Détail intéressant  : il est chaussé de rangers équipées de semelles mahousses comme des pneus de tracteur agricole. Il est présentement occupé à bouffer un jambon beurre sur un coin de table dégueu, près de la porte des chiottes, en compagnie d’un « pote ».  Près des chiottes, c’est sûrement pas un hasard : mes siamoises à couper qu’on peut se trisser par-là en cas d’urgence... Trois ou quatre autres clients parsèment la salle, tous des tronches de détrousseurs de grands-mères ; un cadre qui convient à Alban comme un slip de clodo à un morback. Je m’acagnarde au comptoir et demande un jus d’un air le plus morose possible, pas trop trancher dans ce milieu merdailleux.

Alban, je ne compte pas me le faire à la Maigret, je te le dis tout de suite. Ce genre de clients, ils ont disparu de ton horizon avant que t’aies fini de défouiller ta carte, espère ! Non, mon plan d’action est simple : s’il se casse pendant que j’écluse mon moka, je lui tombe dessus quand il passera à ma hauteur ; s’il s’éternise, je ferai mine d’aller au chiches...

J’en suis là de mes réflexions quand je capte le regard du patron qui m’apporte mon café. Me reluque d’une drôle de façon, le bistrotier. Merde, il ne m’aurait quand même pas reniflé ? C’est qu’il a pas l’air d’avoir fait sa première communion hier, cézigo. Evidemment ! D’ici que j’aie déjà eu affaire à lui pour quelque truande, dans le passé... Je sirote ma potion sans lui marquer d’attention, mais je sens son putain de regard qui me scanérise de la cave au grenier. J’ai beau me foutre la mémoire sens dessus dessous, sa frime ne me dit rien ; je crois qu’il va falloir précipiter un peu le mouvement. Je donne un ultime coup de glotte pour vider ma tasse, et je surprends un coup d’oeil significatif du pingouin en direction d’Alban.

     Aussitôt l’autre sac d’os se catapulte de sa chaise et trace vers les chiottes. Je ne perds de temps à me demander s’il n’est pas pris d’un accès de courante : il n’a pas encore la main sur la poignée de la porte que je fonce déjà sur lui, en gueulant « Police ! Arrête-toi ! » pour la forme, parce que, franchement, il m’a autant l’air disposé à s’arrêter que Le Pen à marier sa fille à Harlem Désir. Où il n’a pas de bol, Alban, c’est que la porte s’ouvre vers l’intérieur de la salle ; ça lui retarde la fuite. Comme j’arrive sur lui, son compagnon de sandwich se décide à me barrer le passage ; il me rue dessus, mais se faisant s’empêtre les guiboles dans une chaise qui nous séparait et s’affale la gueule avant de m’atteindre, ce noeud. Je profite qu’il a sa tronche à niveau pour lui tirer un shoot anesthésieur, pas qu’il m’aille emmerder les arrières par la suite.

Tout ça a quand même permis à Alban d’engouffrer les cagoinsses ; j’y fonce à sa suite. Il s’agit en fait d’une petite cour intérieure bordée à gauche par un mur bas donnant sur la rue, et au fond et à droite par un immeuble en angle. Les goguemuches proprement dit (si j’ose exprimer ainsi en l’eau cul rance !) sont appuyés au mur du fond, une vague petite cabane comme il s’en faisait jadis dans les campagnes, tu vois ? Si tu ne vois pas tant pis, parce que l’autre enfoiré est en train d’escalader le mur bas , alors c’est pas le moment de te pondre un documentaire sur le sujet.

     Il est vif, ce petit charognard, mais apprends une chose : la différence majeure entre Carl Lewis et moi, c’est que lui, le vent de sa course ne le décoiffe pas. Et donc j’arrive juste à temps au mur pour lui agripper la guibole qui lui restait à passer ; il soubresaute comme un perdu pour me faire lâcher prise, mais dis, hein ? Pour me désarrimer, lui faudrait autre chose que ses cuisses de sauterelle et sa hargne de pou cocu !

     -Ecoute-moi bien, connard ! crié-je en contenant ses gesticulations. Tu arrêtes de gigoter et tu te pointes gentiment par ici ou je t’explose le genou. Crois-moi, ça fait très mal !

     Il me répond comme quoi fils de pute, enculé, poulet de merde, que j’aille me faire foutre, en efforçant encore plus frénétiquement de dégager sa guitare. Alors moi, hein, faut quand même pas trop déconner. Ni une ni deux, je lui bloque le genou par une clé farineuse à prise antagoniste et la resserre par pivotement claveté du coude gauche, comme il se doit ; ça commence à craquer menu dans le genou de la petite frappe. Ce qu’il gueule maintenant c’est plus des insultes, mais sa douleur ! Au bout de trente secondes de ce traitement, il capitule. Je lui choppe un bras, lui menotte le poignet d’un côté, la cheville de l’autre, et le fait basculer vers moi.

     -Tu vois mon biquet, lui dis-je, c’était vraiment pas la peine d’aller te défoncer les hémorroïdes à l’escalade.

     « Allez viens, maintenant on va causer ! »

A suivre

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